Les Harmoniques

Lundi 2 février 2015

     Entre brume et lagune, la lumière éraillée de fin d’après-midi oscille à l’infini. Une pluie fine brise les formes, le ciel brouillé se ressaisit dans la densité liquide. On est charmé, donc troublé, par la texture de l’air, une épaisseur qui ne protège pas. On plisse les yeux, on réprime un frisson, on inspire prudemment, et, comme une évidence longtemps éludée, on se résout à admettre que le reflet de la clarté est aussi une clarté.
     Sur le quai des Schiavone, les arcades du palais des Doges étirent leurs ombres telles les griffes entrelacées d’un chat au réveil. Tout appétit est par nature cruel.
     Il est un peu moins de dix-huit heures sur Venise. Le modeste campo San Zaccaria s’abouche au quai par une béance édentée surmontée d’une plaque rongée de rouille indiquant l’Hôpital des Saints Giovanni et Paolo. Le voyageur étranger s’imaginerait volontiers, mais à tort, que cette ruelle s’enfonce aujourd’hui dans des quartiers délaissés pour se perdre dans le néant. Ainsi en va-t-il du paradoxe vénitien : l’étroitesse des voies, aériennes ou maritimes, n’entrave pas l’activité, mais la stimule. Non seulement l’hôpital n’est pas désaffecté, mais il accueille une recherche de pointe.
     La sombre poterne expulse un homme, imperméable mastic et cheveux grisonnants. On pourrait penser qu’il habite la cité car il n’a rien dans les mains, ni appareil photo, ni carte, ni sac, ni valise, ni même un téléphone comme l’emploient parfois les touristes pour retrouver leur chemin. D’ailleurs, il suffit d’observer son allure pour constater qu’il sait où il va. Il se dirige d’un pas rapide vers le débarcadère du vaporetto.
     Il ne porte pas de chapeau, il ne se protège pas d’un parapluie. Tout juste a-t-il un peu relevé le col de son vêtement. Un instant emprisonnées dans sa chevelure fournie, quelques gouttes de pluie se sont libérées. Elles lui ruissellent à présent sur le front, puis les joues. Rivées l’une à l’autre, ses mâchoires expriment tout ensemble angoisse et détermination. Parvenu à hauteur du double poteau d’amarrage, il s’arrime au sol, jambes raides écartées, puis se remet à marcher, de long en large cette fois, en large surtout, comme pour s’éloigner, mais sans jamais s’éloigner.
     Alors que l’endroit était presque désert quelques instants plus tôt, un petit attroupement s’est graduellement formé en attente du bateau. Un couple de retraités, sillons de partage aux visages, est arrivé
d’abord. Elle porte un fichu plastique transparent attaché par un cordon, tandis qu’il abrite sous son blouson un sachet de macarons à l’amaretto. Ils se sourient presque à leur propre insu. Une femme poussant
un landau à demi transformé en Caddie les a suivis de près, puis trois jeunes filles en jeans et blousons colorés près du corps. Celle du centre se blottit dans une capuche à col de fourrure. Elles scrutent la ligne
vague où le ciel et la mer se répondent. À pas lents, quelques bourgeois raffinés se sont ensuite approchés, échangeant des mots feutrés que même une oreille autochtone acérée ne saurait distinguer.
     Dans ce groupe figé, il est seul en mouvement. Ses grands pas inutiles sont ponctués de regards furtifs vers la baie. Si un vieillard désoeuvré suivait ses déambulations depuis la vitre obscure d’une fenêtre poussiéreuse du palais, il noterait sans doute que la fréquence de ses pas va diminuendo, tel un voyageur rompu espérant et craignant à la fois le terme proche du voyage.